Les amis qui comptent

On compte tous parmi nos amis quelques amis qui comptent.

Des amis qui comptent les fois où ils t’ont invité chez eux sans que tu leur rendes la politesse.

Des amis qui comptent tes oublis d’apporter quelque chose à boire ou à manger à leur soirée.

Des amis qui comptent tes clics sur le bouton « Je ne participe pas » de leurs évènements Facebook.

Selon eux, la qualité d’un ami se mesure par son respect d’une quantité de lois implicites que nul n’est censé ignorer. Si tu les bafoues, consciemment ou non, ce n’est pas parce que tu fonctionnes différemment ou que tu as tes propres contraintes. C’est juste un affront abominable prouvant qu’ils ne comptent pas vraiment à tes yeux.

Cette manière de penser est une source de stress non négligeable pour les personnes qui souffrent de défectuosité sociale. Encore plus si, comme moi, elles voient l’amitié comme un partage et non comme une transaction.

Lorsque je me rends chez mes amis qui comptent, ou à un évènement dont ils sont les organisateurs, j’ai à la fois l’impression de passer un examen et de contracter une dette.

En plus de devoir gérer mon inconfort naturel dans les foules de plus de deux personnes, je dois m’assurer que rien dans mon attitude ne puisse être interprété comme de l’ingratitude ou un manque de camaraderie. J’essaye de faire des trucs qui passeront pour des marques d’amitié, puisque les aimer ne semble pas suffire, mais ce n’est pas facile. Le devoir amical, c’est comme le devoir conjugal. C’est moins le fun quand on se force.

Alors, moi aussi, je compte.

Je modère mes éclats de rire, car je sais qu’ils me seront facturés sous une forme ou une autre.

Je tente de suivre au moins 15 % de leurs leçons de vie pour ne pas les offenser.

Je chante trois fois « Au clair de la lune » dans ma tête quand ils disent une niaiserie, pour me passer l’envie de leur dire que c’est une niaiserie.

Et malgré des années d’efforts, on dirait que je suis aussi bon pour les comptes qu’un institut de sondage électoral.

Je ne suis pas l’ami qui sait combien de jours nous séparent de ton anniversaire, le montant adéquat pour contribuer à ton cadeau de mariage, ou le nombre de tes enfants.

Je suis l’ami qui ne comptera pas les heures à te parler au téléphone si tu es en dépression, ni la distance pour venir te voir à l’hôpital, ni les fois où tu l’as laissé tomber alors qu’il avait vraiment besoin de toi.

J’ai renoncé à te convaincre de voir au-delà de ton comptage. La seule chose que je peux faire, c’est te regarder ajouter une croix pour chacun de mes faux pas, en me demandant au bout de combien d’entre elles je serai exclu.

Ce sera sans doute un soulagement.

 

Crédit photo : Wesha

Articles récents

Commentaires récents

Méta

Écrit par:

Un commentaire

  1. Youl
    1/15/2016
    Reply

    C’est tout juste ! Certain(e)s voient l’amitié d’un point de vu purement mathématique et quantifient l’ensemble de nos faits et gestes qui leurs sont bénéfiques. Les pauvres !!! Ils doivent vraiment s’ennuyer dans la vie. Compter n’a pas de sens car comme tu dis (je me permets le tutoiement…), c’est une transaction et non plus un partage, bref de l’amitié.
    J’apprécie beaucoup de te lire. Au plaisir 🙂

Laisser un commentaire